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04.02.2007

Quand j’étais maîtresse (2)


Naïma


Ce ne sont pas des larmes mais des flots déchaînés, des fleuves en crue qui se déversent sans fin, sans mesure, dévastant son visage de madone. Elle suffoque et se répand, par le haut, par le bas, par la bouche, le nez, le ventre.
Et telle est l’ampleur de ce chagrin que nul n’ose bouger, que nul n’ose parler et que tous la regardent, figés.
Elle est la douleur.
Elle pleure, intarissable source de désespoir.
Elle pleure et j’en frissonne…
C’est malheureusement habituel et je ne sais pas le pourquoi de cette incommensurable peine.
J’ai parlé avec Naïma, avec le père de Naïma : «Elle est très sensible ma fille, à la maison aussi ... ».
J’ai questionné.
« Non y a pas de problèmes, tout va bien, elle est heureuse ma fille, elle est sensible, elle aime pas la cantine... Sa mère aussi elle est sensible... les femmes quoi...»
J’ai parlé avec la mère de Naïma : « Elle aime pas la cantine. Elle est sensible. Et pis y a les petits, j’ai pas beaucoup de temps pour m’occuper d’elle... »
Et oui, Naïma a trois petits frères...
    
J’ai parlé avec la maîtresse de l’année dernière: « Ça m’étonne, elle était tellement joyeuse dans ma  classe ! »
Le travail en équipe est un art extrêmement délicat et je n’ai pu obtenir de ma collègue autre chose que de lourds sous-entendus indiquant que j’étais vraisemblablement la seule et unique cause de ce désastre.
Bon d’accord, je ne suis pas parfaite, il peut m’arriver de parler fort, de vitupérer, voire même de crier mais de là à provoquer un tel cataclysme !
J’ai pris note, après tout il n’est jamais vain de s’interroger sur soi-même.
J’ai parlé avec la responsable de la cantine : «Oui, Naïma pleure, à la cantine, et au centre aéré du mercredi, oui l’année dernière aussi... non on ne sait pas pourquoi, et puis ce n’est pas tout le temps. On s’est renseignés, apparemment il n’y a pas de problème, c’est difficile d’en savoir  plus... »
Et puis quand Naïma pleure, au centre aéré, un animateur vient s’en occuper, on la dorlote, on lui parle, on a le temps…
    
Pas  moi.
Je suis seule, ils sont vingt-cinq.
Et Naïma pleure.
Naïma vomit son désespoir.
    
Je ne sais pas pourquoi. Mais je sais que Naïma, ses parents et les trois petits frères vivent dans deux pièces. Je sais qu’elle est l’aînée, la seule fille, qu’elle doit aider. Je sais la tristesse de sa mère, sa jeunesse si vite éteinte. Je sais la nervosité du père, ses colères, ses cris, trop d’heures de travail, pas assez d’argent, trop de responsabilités, pas assez de temps, et cette belle femme qui pleure et cette enfant qui pleure aussi…
    
C’est vrai, elle ne pleure pas tout le temps, elle pleure parfois.
La première fois j’ai tout essayé, ou presque tout.
Je l’ai prise dans mes bras, je l’ai serrée contre moi, elle a arrêté de pleurer, j’étais  contente.
Je l’ai lâchée.
Elle a recommencé.
Moi aussi.
Elle a arrêté.
Je l’ai lâchée.
Elle a recommencé.
J’ai pensé : «On ne va pas passer la matinée comme ça ! »
Je l’ai laissée pleurer.
Elle a pleuré si fort que la classe était remplie par ses sanglots, si fort que je ne pouvais plus parler.
Je l’ai accompagnée aux toilettes, je lui ai donné à boire, je l’ai débarbouillée, je lui ai fait un bisou, je l’ai ramenée à sa place.
Elle a recommencé.
Les autres s’impatientaient, on s’habitue à tout, même à tant de souffrance.
J’ai tenté de la raisonner: «Enfin  Naïma, tu es une grande fille, plus un bébé, il faut me dire pourquoi tu pleures, quelqu’un t’a embêtée ? Tu as mal quelque part ?  Non ? Alors arrête de pleurer comme ça, Naïma, tu m’entends ? Tu peux avoir confiance en moi, parle moi !»  Peine perdue.
J’ai essayé de la faire rire.
Je lui ai proposé, gentiment, d’aller voir le directeur, le cher homme, porteur d’un don divin ou supposé tel, magnétise les bobos, (l’éducation nationale est un vaste  fourre-tout, on y trouve un petit peu de tout, y compris des guérisseurs) bref, le magnétisme étant aussi une marque d’intérêt bienveillante, pourquoi pas ?                                    
Elle a fait non avec la tête.
    
Je lui ai proposé, à contre cœur, d’aller voir la maîtresse de l’année passée (cette garce est aussi la directrice de l’école maternelle et la femme du directeur magnétiseur).
Elle a dit non avec sa bouche et moi j’ai pensé « Tant mieux ! ».
Alors j’ai proposé en vrac: les petits frères, le cuisinier, les  femmes de ménage… et toutes les personnes de l’école qui me sont naturellement sympathiques...
Elle disait toujours non.
Je me suis fâchée :
«Bon, maintenant ça suffit, on ne vient pas à l’école pour pleurer, tu es une grande fille. Alors tu arrêtes, tu te calmes et tu travailles, comme tout le monde, sinon tu vas pleurer dans l’atelier toute seule parce qu’on a plus envie de t’entendre... »
Elle s’est levée, titubante, elle est sortie de la classe, elle s’est assise dans l’atelier,  elle a pleuré, pleuré, pleuré...
Et moi j’ai craqué.
Je suis allée la chercher, j’ai pris sa main brune et je l’ai gardée, et puis j’ai expliqué la leçon, sa petite main moite recroquevillée dans la mienne.
Elle ne pleurait plus.
J’avais peur de la lâcher, elle aussi avait peur, parfois ses doigts se crispaient contre ma paume. Elle me suivait, docile, anesthésiée.

Et puis, comme un rayon de soleil après la bourrasque, elle m’a souri. Elle a lâché ma main, elle est retournée s’asseoir à sa place et elle a ouvert son cahier.     

Alors maintenant, quand Naïma pleure, je ne passe plus par toutes ces étapes, je compte une minute, on ne sait jamais, puis je lui tends la main.

Donc, ce matin, je ferai classe avec Naïma.

Parfois la ballade est de courte durée, dix ou quinze minutes, parfois elle dure une heure, aujourd'hui, compte tenu de l’incident Laura, je ne suis pas optimiste...

Commentaires

Je suis revenue voir ton blog et suis tombée sur l'histoire de Naïma si bien racontée...Quel passionnant et difficile métier que celui d'instit!
Je me suis dis : Quel intérêt cette petite fille trouve-t-elle à pleurer ainsi? (sachant que les enfants qui ne pleurent jamais ne sont pas forcemment les plus heureux)
Alors en lisant ta précédente note sur Laura j'ai compris ou du moins je formule simplement une hypothèse (je ne prétends pas avoir raison).
Inconsciemment, Naïma a besoin qu'on s'occupe d'elle, or elle a vu comment en pleurant Laura a réussi à recevoir toute l'attention de la maitresse et même de la classe (cf la phrase en son honneur écrite au tableau!) aussi elle a compris comment faire pour recevoir autant d'attention : faire tout comme Laura

Dur, dur... de prendre soin des enfants n'est-ce-pas?
amitiés,
Juliette

Écrit par : juliette | 04.02.2007

et tu sauras une chose, contrairement à ce que dit la directrice-précédente-maîtresse le problème ce n'est pas toi. Reste que, sauf quand tu fais le geste de lui donner la main, Naima pleure et qu'elle ne le faisait pas. Maîtresse qui avait décidé de ne pas savoir, ou quelque chose s'est passé. En grandissant elle a pris conscience qu'elle avait devant elle le sort de sa mère ?
C'est un si beau mais si délicat métier que le tien alors, d'autant qu'il y avait le reste de la classe. Avec ma maladresse j'en aurais été incapable.
Bonsoir Madame

Écrit par : brigetoun | 04.02.2007

Pas facile en effet de savoir quelle attitude adopter, on doit toujours avoir peur de se tromper, de passer à côté de quelque chose.

Écrit par : tanette | 04.02.2007

Oui, dur de grandir ..

Écrit par : amarula | 05.02.2007

Avec les enfants c'est toujours l'inquiétude, l'étonnement et l'émerveillement.Et il faut surtout ne faire que ce que l'on pense. Ensuite c'ets notre vérité contreou avce la sienne.

Écrit par : martingrall | 05.02.2007

Ben moi je dis ça comme ça, je suis pas du métier. Juste un peu d'expérience humaine. Mais ce que tu a l'air de dire est que Naïma porte beaucoup de choses pour son âge. Peut-être a-t-elle un immense besoin qu'on la porte elle ? Et Laura a peut-être été la goutte qui fait déborder le vase. La classe est peut-être le seul endroit où elle peut vivre une vie de petite fille qui pleure quand elle est chagrine. Et c'est parfois très grand un chagrin d'enfant et jamais du cinéma. En tous les cas, suis ton coeur.

Écrit par : isabelle | 05.02.2007

Pas facile ce métier. Non seulement il faut supporter les critiques implicites, et consoler les petites filles inconsolables.
Je t'admire, c'est vrai. Mais comment faire pour l'aider cette petite Naïma ? Au moins tu as réussi à trouver le chemin de son coeur et à la rassurer.
Et ceux qui disent que ce n'est pas le job des instits, ben ils n'ont qu'à aller lire ailleurs !
Merci Céleste.

Écrit par : Fauvette | 05.02.2007

Les collegues sont toutes des garces :-)))

Merci de cette si belle histoire, ange Celeste !

Écrit par : Bruno Lamothe | 05.02.2007

Tiens, je parle de toi ici :

http://www.changer-le-ps.com/article-5538178.html

Écrit par : Bruno Lamothe | 05.02.2007

Naïma a cessé d'être une enfant dans sa tête. C'est pour cela que son coeur l'a fait pleurer.
Naïma porte un prénom qui signifie ( en Arabe Classique) douceur...!

Tendre pensée.

Écrit par : Sou | 06.02.2007

Quel poids sur tes épaules de maitresse. Pour l'enfant, elle représente tant. Le savoir mais aussi l'écoute que tu leur donnes et qu'ils n'ont peut être pas chez eux, le temps, l'affection. L'école donne bien plus que du savoir, et tu en es la preuve.

Écrit par : Dom | 06.02.2007

merci pour vos coms!

quelques précisions:
d'abord je ne suis plus maîtresse, ensuite je n'ai jamais su pourquoi Naïma pleurait, je pense que toutes vos suggestions sont bonnes. sa vie était difficile, l'appartement était trop petit, sa maman dépressive.
en fait elle pleurait ainsi depuis la maternelle, mais les enseignantes s'y étaient "habituées", quand elle avait des crises de larmes on la confiait à l'aide maternelle.

Puis la famille a déménagé, ayant obtenu un logement social, plus grand, dans une autre ville.

je n'ai jamais revu Naïma, aujourd'hui, elle doit avoir 16 ans et j'espère qu'elle va bien.

@Sou, ce que vous avez écrit est très joli

@Fauvetta
Dans les petites classes (particulièrement) l'enseignant est très souvent une figure affective importante, et je pense que c'est essentiel. je n'aurais jamais pu enseigner autrement.

@Dom, c'est bien ça, "plus que du savoir"


@Brigetoun et Isabelle
oui, il est parfois dur d'être une petite fille

Écrit par : céleste | 08.02.2007

très beau, très vrai!
pas que joli, une souffrance dans la réponse

Écrit par : olive | 12.02.2007

simple curiosité: pour enseigner le francais en Italie le diplome d'instit francais vous a suffit???

Écrit par : Libertad | 18.06.2007

@libertad

oui, en fait je suis professeur d'école;
je travaille généralement comme lectrice
au début ce n'est pas facile de trouver, maintenant ça va, je tourne sur différents établissements qui me connaissent, mais toujours avec des CDD (version italienne);
c'est un choix.

sinon, pour travailler à l'alliance Française, il faut une maitrise FLE
et pour être prof dans un collège ou lycée italien il faut une lauréa italienne.

dernière possibilité pour être lectrice, payée à l'année, les affaires étrangères, tu fais un dossier et tu peux être nommée dans un lycée italien (mais je ne connais pas précisément la démarche)

voila si tu as d'autres questions, n'hésite pas

Écrit par : céleste | 18.06.2007

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