01.02.2007
Quand j’étais maîtresse (1)
Laura
8h30, mardi classe de C.P.
Laura pleure, sans bruit. De grosses larmes ruissellent sur ses joues. Son nez coule. Elle renifle. Laura a mal, mal au ventre ou au genou. Elle se lève, titube jusqu’à moi, enfouit son visage mouillé dans ma robe, s’arrime à mon ventre, crispant ses petits doigts sur le tissu.
Je la berce.
« - Laura, Lolo, qu’est ce qu’il a ? Tu as mal quelque part ?
-Mmf... mmf ... au… au… au… mmf ventre ... »
Je m’en doutais bien.
« - Tu as mangé ce matin ? Tu as fais caca ?
- J’ai pas... mmf... mmf... mmf... man-mmf-gé...
- Tu as dit à maman que tu avais mal au ventre ?
- Nooon... maman ce matin elle a pleuré... »
Silence de la part de Laura, le reste de la classe aurait plutôt tendance à s’échauffer, puis la petite voix, hoquetant :
« - Hier papa il a cassé l’armoire de Ben à coups de pied et pis... mmf... mmf... et pis, il l’a frappé… et pis Ben il a pleuré mmf... mmf... et maman aussi elle a dormi sur le canapé... et pis ce matin elle a dit qu’elle voulait divorcer... »
Encore !
Je tente de l’apaiser.
« - Et toi tu t’es fait du souci pour maman, et pour Ben, tu as eu peur, c’est normal d’avoir peur, mais peut-être c’est ça qui te fait mal au ventre, la peur. »
Je frotte son ventre avec ma main, doucement, en cercle… peu à peu sa respiration se calme, je continue mon discours:
« - Je sais que toutes ces choses sont très difficiles à vivre. Les histoires des grandes personnes sont parfois très compliquées, mais toi, Laura, tu es une petite fille adorable, et je suis sûre que ton papa et ta maman t’aiment beaucoup, et ce n’est pas à cause de toi qu’ils se disputent. Maintenant, il faut que tu sois grande et courageuse, il faut arrêter de pleurer, aller t’asseoir à ta place, et travailler. Je ne peux pas passer la matinée à m’occuper seulement de toi, tu vois les autres ne sont pas sages, et puis si tu restes agrippée à moi je ne peux même pas marcher, tu te rends compte de quoi ça a l’air une maîtresse qui ne peut pas marcher ? »
Elle m’adresse un misérable petit sourire.
OUF !
Enfin, presque parce que les autres sont en effet loin d’être sages !
Pierre et Arnaud, debout, s’affrontent la règle à la main. Olivia et Marina se disputent à grands cris un feutre fluo qui vient-de-ma-maison-c’est-ma-maman-qui-me-l’a-donné-tu-peux-lui-demander, argument irréfutable, employé simultanément par les deux protagonistes. Clara, dressée sur sa chaise adresse à la foule un interminable et incompréhensible discours que de toute façon personne ne cherche à comprendre. Malik, profitant de l’ambiance chaude du moment, tente de s’emparer du paquet de chips d’Ycham, celui-ci, s’apercevant subitement du larcin, se jette désespérément sur son bien et tire, de toutes ses forces, le sachet se déchire, les chips se répandent sur le sol. Alexandre, renversant sa chaise, se précipite pour les manger.
Il est 8h45.
Ca suffit.
Je soulève Laura et je la pose à sa place. Je dis, fort :
« Bon maintenant c’est terminé, Marina assise, le feutre je le garde, je vous le rendrai quand vous serez d’accord, Arnaud et Pierre, vous posez les règles sur mon bureau, ce ne sont pas des armes, et puis de toute manière ici on a pas le droit de se battre, Malek je suis très fâchée, j’ai très bien vu ce que tu as fait, et c’est très vilain, alors tu vas aider Ycham à ramasser ses chips ensuite tu sortiras ton cahier rouge pour que j’écrive une punition. Alexandre tu vas t’asseoir… »
Petite pause.
« Silence, tout le monde ! Bras croisés, tête sur les mains ! Une minute de repos sur la table ! Non Rémi je n’ai pas dit les mains sur la tête, j’ai dit la tête sur les mains, pour se reposer ! Voilà, comme ça, parfait ! ».
Je continue à parler en baissant la voix, je leur explique que puisque maintenant ils sont très sages on va pouvoir travailler.
Le calme...
Presque le silence...
Manu distribue les cahiers, esquivant habilement les pieds tendus et les doigts crochus. Il se trompe de Kevin (y en a deux, merci le cinéma américain) rectifie, commente sa méprise à voix haute. Chacun sort son matériel : feutres et crayons mâchonnés, dévorés, les traces des dents gravées dans le bois et le plastique, stylos aux pointes écrasées, tordues, avachies, stylos vides et stylos fuyants « Maîtresse y coule partout y en a plein mon cahier ». J’opère une rapide vérification des outils de travail, il faut avoir l’œil à tout.
Les cahiers sont ouverts, les bras sont croisés, 40 yeux me regardent, les propriétaires des 10 autres ont d’autres soucis, je ne me plains pas, 20 auditeurs de 7 ans attentifs et disponibles en même temps c’est presque un record.
Comme chaque matin je vais écrire au tableau une phrase, leur phrase, collective ou individuelle, selon l’humeur, la phrase du jour. Ce matin, influencée par le chagrin de Laura, la discussion s’engage sur le douloureux terrain des rapports familiaux. Chacun y va de sa complainte. Malheureusement, excepté les vantards désireux d’apporter une fausse contribution au désarroi , les autres n’expriment que la triste vérité : parents violents, alcooliques, tristes, démunis, excédés, les coups et les injures qui paralysent les enfants, les larmes des mères.
Je compte 5 minutes, pas une de plus, 5 minutes de leurs vies quotidiennes, l’école c’est aussi fait pour oublier.
Je tranche. La phrase sera simple : « Ce matin, Laura est très triste ».
Les enfants épellent les mots, on en profite pour réviser les sons, l’ambiance est décontractée, mais néanmoins studieuse, tout baigne, petit moment d’autosatisfaction...
Ils copient.
Ils copient.
Le silence...
Le silence...
J’arpente la classe.
Ils aiment écrire, sécurisés par les grosses lignes, absorbés par le geste de la calligraphie, pour la plupart consciencieux, pour la plupart indifférents au sens des mots, ils copieraient tout aussi bien de l’anglais ou de l’italien, très peu font le lien entre l’écrit et l’oral. Le sens leur échappe ou plutôt, ils ne se posent pas la question du sens. Ils écrivent, entièrement voués à cette tâche qui efface tout le reste...
Ils écrivent, penchés, tordus, le nez sur le cahier, la main sous la table…
Je les redresse, les encourage, tout travail doit être reconnu, les plus maladroits recommenceront, les cochons et les trop-rapides aussi, il faudra attendre les lambins... Mais tous ont, malgré tout, le souci de bien faire, l’envie de réussir, d’être félicités. En début d’année, le critère rapidité prévalant sur tous les autres, ils faisaient la course, maintenant ils savent que maîtresse « œil-de-lynx » n’aime pas les excités de l’écriture.
Le calme.
Le silence.
Bien être.
Puis un sanglot, énorme, incongru, gigantesque : Naïma pleure…
à suivre
13:10 Publié dans Quand j'étais maîtresse | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note








Commentaires
Je dis rien.
Je savoure et des billes humides et salées roulent tranquillement.
C'était...quand...J'ai les yeux dans le vague.
Je vais continuer à rentrer dans les mots des autres pour continuer d'en distiller des gorgées de sourires.
Me rouler dedans et m'éclabousser, non pas pour oublier le monde, non. Mais pour le mettre entre parenthèses.
Ici et maintenant les combats continuent. Partout en pédagogie comme ailleurs.
Écrit par : GPMarcel | 01.02.2007
et tu as fait ce merveilleux métier - merci à toi et à tous les maitres et maitresses (enfin presque gromelle l'ex élève de 9ème ou quel que soit le nom actuel )
et tu la raconte rudement bien ta classe. que tout il y est
Écrit par : brigetoun | 01.02.2007
Heureusement qu'il existe des maitresses comme toi, capables l'instant d'une matinée, d'une journée de mettre les enfants dans une bulle où les malheurs et les méchancetés du quotidien de la maison n'ont pas cours.
Et c'est vrai que tu racontes rudement bien la classe !
Écrit par : Dom | 01.02.2007
Moi j'habitais au dessus de l'école (ma mere étant elle meme instit')... Je n'avais pas beaucoup de chemin a faire !
Mon souvenir le plus amusant fut quand poussinette, ma chatte, vint faire ses petits sur ma petite table d'écolier.
Et la maitresse d'en profiter : "ce matin, un peu de science naturelle"
Voila ma petite reflexion.
Écrit par : Bruno Lamothe | 01.02.2007
Pourma part, j'ai été marié à un instit et l'appartement au dessus de la classe faisait office d'infirmerie. J'ai reçu plusieurs fois un enfant battu par ses parents qui se frappaient eux-mêmes en toute liberté. Malgré l'appel répété auprès des services sociax de l'époque, rien n'a jamais été fait pour que cet enfant soit à l'abri. Monex-mari a donc décidé de le consigné certains soirs pour qu'il reste un pe au calme dans la classe silencieuse où enfin il pouvait continuer à apprendre à lire. Ce onde est vraiment triste et loin d'être fait pour les enfants. Amitiés et bon courage dans ton travail.
Écrit par : isabelle | 01.02.2007
Tu nous évoques vraiment bien ta classe.
Cela devait vraiment être dur, d'avoir à enseigner, et de devoir délaisser les problèmes des enfants. Trouver l'équilibre entre l'écoute généreuse des enfants, et l'enseignement.
Ils ont eu de la chance de t'avoir ces petits-là.
Mais c'est vrai ce que tu dis, "l'école c'est fait aussi pour oublier". Très juste.
Et se faire des amis.
Écrit par : Fauvette | 01.02.2007
Comme toujours tu racontes si bien que je m'y suis vue dans cette classe ! Il y a tellement d'enfant qui ont des familles "à problèmes" ! S i tous pouvaient avoir une instit comme toi !
Écrit par : tanette | 01.02.2007
Bonne mère, bonne instit' ...
C'est quoi tes défauts, Céleste ?
Écrit par : Lancelot | 02.02.2007
J'ai enseigné à des ados et a des adultes, j'ai toujours pensé que ca devait être passionnant d'être avec des petits.
Écrit par : amarula | 02.02.2007
très touchant ce décryptage du groupe d'individualités transformé en classe unie dans l'effort.
De l'humain partout !
:-)
Écrit par : filaplomb | 02.02.2007
Magnifique... J'écris juste pour dire "j'ai aimé", mais y a rien de plus à écrire. C'est génial de venir ici...
Écrit par : Falconhill | 03.02.2007
eh madame, y a la file d'élèves qui piaffe - zavez mieux à faire ?- oui c'est pzs grava
Écrit par : brigetoun ou brigitte celerier | 04.02.2007
Que c'est dur de grandir ..
Écrit par : amarula | 27.03.2007
Céleste, tu écris magnifiquement. J'attends ton prochain livre chez mon libraire. Au boulot !
Écrit par : Inde | 10.08.2007
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